Les premiers robots de loisirs font leur apparition dans notre
quotidien, l'intelligence artificielle s'impose dans de nombreux
secteurs (jeux vidéo, automobile, chirurgie, etc.), mais
quel avenir pour les robots ? Seront-ils conscients un
jour ? Si oui, devront-ils être considérés
comme des êtres vivants ?
Cyril Fievet, auteur du livre
Robots extraordinaires, paru aux
éditions Fyp et Futuroscope, nous dresse un "portrait robot"
du futur, mais aussi du présent...
- Vous êtes l'un des auteurs du livre
Robots extraordinaires, et
ingénieur informatique de formation. Quels sont vos liens
avec les technologies robots ?
-
Cyril Fievet : Outre le fait que ma
dernière année d'études fût
consacrée à l'Intelligence Artificielle, j'ai
toujours été fasciné par la robotique.
J'écris sur ce sujet depuis une dizaine d'années et
j'y ai consacré deux livres, plusieurs sites Web (cf.
http://allrobots.com/) et quelques dizaines d'articles ou
reportages dans la presse. Je possède bien sûr
plusieurs robots, même si j'aimerais en avoir beaucoup
d'autres !
-
- Le terme robot semble regrouper beaucoup de choses, des
appareils les plus simples aux semblants d'humanoïdes.
Pouvez-vous nous dire ce qui caractérise un robot ? Et
quels sont les différents types de robots ?
-
C.F. : Il est certain que le terme robot
est particulièrement flou. C'est parfois gênant, mais
c'est aussi ce qui fait l'intérêt et la richesse du
thème qu'il recouvre. C'est d'autant plus vrai que le sens
du mot a beaucoup évolué dans le temps.
La première fois que le mot a été
utilisé, c'était dans une pièce de
théâtre, pour désigner des créatures
artificielles biologiques ressemblant aux humains. Le robot
était alors purement fictionnel.
Plus tard, le mot a été employé pour
désigner des appareils mécaniques, capables
d'effectuer des tâches jadis réservées aux
humains. Cela correspond à l'arrivée des bras
robotisés dans les usines, notamment dans la construction
automobile (années 1960-1970). Le mot revêt alors une
forte connotation industrielle. Le terme s'est ensuite
généralisé et popularisé, au point
qu'on a parlé de "robot ménager" pour désigner
de simples appareils destinés à presser des oranges
ou raper des carottes.
Dans l'imaginaire collectif, baigné de films comme La
planète interdite, Terminator ou La Guerre
des étoiles, le robot a toujours été
associé à une créature mécanique et
intelligente ressemblant vaguement à des humains.
Il est donc difficile de cerner la réalité du mot
robot. Il existe plusieurs définitions "officielles", mais
j'ai proposé quant à moi la suivante : "Une
créature artificielle, le plus souvent mécanique,
autonome ou non, capable de se mouvoir ou de mouvoir l'un ou
l'autre des éléments qui la composent, d'effectuer
des tâches précises, et reproduisant tout ou une
partie des caractéristiques humaines ou animales".
Pour les raisons évoquées ci-dessus, toute
classification des robots existants est difficile (du reste, les
statistiques officielles diffèrent fortement selon les
pays).
On peut les séparer par leur forme ou leur mode de
déplacement, mais le plus logique est sans doute de parler
d'usages et d'applications. On a alors, de façon
schématique :
- Robots industriels (incluant les robots
chirurgiens)
- Robots domestiques (jouets ou utilitaires -
aspirateurs autonomes, par exemple)
- Robots d'exploration (rovers spatiaux...)
- Robots militaires (engins de reconnaisance ou
dotés d'armement)
- Robots humanoïdes (robots bipèdes
reproduisant la marche et certains comportements humains)
-
- Qu'est-ce qui vous fascine dans ces ''créatures
artificielles'' ?
-
C.F. : Au moins trois aspects de la
robotique me fascine et je crois qu'ils doivent nous
interpeller.
Au plan technique, les robots
représentent un incroyable défi. Quelque part, ils
représentent un aboutissement en matière
d'évolution des technologies : que peut-il y avoir de
plus difficile que de reproduire avec une machine des
caractéristiques du fonctionnement animal ou humain ?
Ce défi technologique mobilise depuis au moins un demi
siècle des énergies considérables et chacune
des étapes majeures dans l'évolution de la robotique
constitue une victoire de l'intelligence humaine. Il faut
d'ailleurs signaler les progrès considérables
accomplis. Pour ne citer qu'un exemple : au début des
années 1970, aucun laboratoire au monde, même les plus
avancés, ne savait faire marcher correctement un robot sur
deux jambes mécaniques. Aujourd'hui, vous trouvez des robots
humanoïdes dans le commerce, pour une centaine d'euros, qui
non seulement marchent parfaitement sur deux jambes, mais sont
capables d'effectuer des galipettes et se relever, tandis que les
humanoïdes de grande taille des laboratoires de recherche sont
capables de courir...
Au plan économique, il faut bien
comprendre que les robots dits de "nouvelle
génération" ne sont pas juste un amusement de
passionnés. C'est bien d'un nouveau marché, d'une
taille considérable, dont il s'agit. Les constructeurs
asiatiques (japonais ou coréens) n'hésitent pas
à avancer que ce marché dépassera celui de
l'automobile dans quelques années, et il est fascinant de
voir l'énergie consacrée par ces pays pour mettre au
point et généraliser de nouvelles
générations de machines, en particulier à
vocation domestique. Pour ces pays, c'est un véritable
élan national qui doit donner naissance à une
révolution comparable à celle de l'informatique
personnelle...
“Si l'on extrapole un peu, il me semble que la robotique
débouche sur la définition du "vivant". A partir du
moment où une machine est parfaitement autonome, au plan
energétique, comportemental et décisionnel, doit-elle
être considérée comme vivante ?”
Enfin, au plan philosophique ou moral, les
robots nous amènent à nous poser des questions
fondamentales, notamment lorsqu'ils commencent à être
dotés d'autonomie décisionnelle ou à fortement
ressembler à des animaux ou à des humains. Dans un
sens, ces machines sont un miroir de nous-mêmes : nous
essayons de les créer à notre image mais en retour,
ils nous surprennent, précisément parce qu'ils
reproduisent certains de nos comportements. Si l'on extrapole un
peu, il me semble que la robotique débouche sur la
définition du "vivant". A partir du moment où une
machine est parfaitement autonome, au plan energétique,
comportemental et décisionnel, doit-elle être
considérée comme vivante ? Bien que ce soit une
question très ardue, on peut arguer qu'elle l'est, au moins
autant qu'une plante, voire qu'un insecte, qui peuvent être
vus comme autant de "machines biologiques". Cela peut
paraître très "science fiction" aujourd'hui, mais il
me semble certain que viendra un jour où les robots seront
suffisamment perfectionnés pour nous troubler, et même
nous faire admettre qu'ils possèdent une véritable
personnalité, au sens humain du terme.
-
- Quelles sont les principales applications des recherches
actuelles en robotique ?
-
C.F. : Elles sont nombreuses et c'est
d'ailleurs l'une des vertus de la recherche robotique ou, plus
généralement, de la discipline "Intelligence
Artificielle". Le grand public a trop tendance à voir l'IA
(Intelligence artificielle) comme la seule tentative de
reproduction de l'intelligence humaine.
En réalité, de nombreux secteurs de l'IA ont
déjà donné naissance à des applications
couramment utilisées : systèmes d'aide
à la décision, reconnaissance
vocale, reconnaissance des formes... Ces
systèmes dits "intelligents" peuvent servir dans de nombreux
domaines, qu'ils s'agissent d'appareils
domestiques, de logiciels "experts" ou de
voitures plus sûres.
Au plan mécanique ou mécatronique, et sans parler des
robots eux-mêmes, les avancées de la robotique
conduisent depuis longtemps à des applications
médicales, dans le domaine des
prothèses par exemple. Par ailleurs, les
robots chirurgiens,
télémanipulés par des humains, sont
désormais habituels dans de très nombreux hopitaux.
Ils sont en quelque sorte la continuation des travaux menés
en robotique industrielle depuis des décennies.
Il va de soi aussi que la conquête spatiale
et, partant, notre connaissance de l'univers, seraient
considérablement moins avancées qu'elles ne le sont
sans l'existence de rovers d'exploration et autres sondes
robotisées.
-
- Comment seront les robots de demain ?
-
C.F. : Il faut d'abord comprendre que les
robots existent dès aujourd'hui. Au moins deux millions de
robots domestiques, capables de nettoyer les sols de façon
totalement autonome, ont été vendus. Il existe une
vaste gamme de jouets robotisés, parfois de simples
"poupées robotiques", parfois des robots humanoïdes
programmables et très sophistiqués. Enfin, on trouve
beaucoup de machines robotisées dans le monde militaire.
L'armée américaine utilise actuellement plusieurs
centaines de robots de reconnaissance et de déminage en Irak
et en Afghanistan notamment.
Pour répondre à votre question, il me paraît
certain que c'est la diversité qui caractérisera les
robots du futur. Diversité de
tailles : certains seront de la taille d'un paquet de
cigarettes (ou plus petits), d'autres de la taille d'un camion.
Diversité de modes de locomotion : sur
roues, à chenilles, bipèdes, reproduisant le
déplacement d'insectes ou d'animaux...
Diversité d'usages aussi : certains
seront dédiés à des tâches
précises (nettoyage, surveillance d'un bâtiment...),
d'autres seront plurifonctionnels.
Il me semble très probable que chaque foyer, dans un
avenir proche, possèdera deux ou trois "robots". Ce seront
principalement des machines utilitaires (aspirateur, tondeuse
à gazon autonomes) mais aussi de nouveaux
"compagnons" : des machines qui se déplacent dans la
maison, reconnaissent les visages des membres de la famille,
peuvent tenir une conversation, lire les mails reçus,
chanter ou danser, tout en surveillant que tout est normal quand le
domicile est inoccupé.
Il me paraît également probable que l'on verra,
d'ici une dizaine d'années, de très nombreux robots
volants dans le ciel des villes. La plupart seront
opérés par les autorités, dans un but de
surveillance, mais certains émaneront de citoyens.
En revanche, l'image classique d'une ville dont les rues sont
peuplées de robots humanoïdes qui se promènent
n'est vraiment pas pour tout de suite, et ne deviendra
peut-être jamais réalité.
-
- Pensez-vous que, dans quelques décennies, les robots
auront une conscience artificielle, c'est-à-dire la
capacité de prendre des décisions morales et pas
seulement complexes ?
-
C.F. : C'est une question difficile, qui
suppose que l'on soit capable de définir
précisément le mot "conscience"...
Si l'on parle d'un futur lointain, à horizon 30 ans par
exemple, deux choses me semblent probables, voire certaines. La
première est que l'on sera capable de reproduire un
cerveau artificiel au moins aussi
élaboré qu'un cerveau humain, en termes de puissance
"brute" (plusieurs entreprises et laboratoires s'y emploient,
notamment aux Etats-Unis). La seconde est que les robots
deviendront suffisamment sophistiqués pour nous faire croire
- ou admettre - qu'ils sont dotés
d'émotions. Ce ne sera qu'une sorte de "simulation" du fait
qu'ils ressentent des choses comme nous, humains, mais ce sera
effectué de façon suffisamment crédible pour
que nous l'acceptions.
Si l'on admet que l'émotion est l'une des base de la
conscience, il peut dès lors sembler plausible que des
machines, dotées d'un cerveau artificiel aussi complexe que
le nôtre et capables de simuler des émotions de
façon convaincante, puissent être
considérées comme dotées d'une "conscience
artificielle".
-
- Les lois d'Asimov(*) seront-elles applicables ?
-
C.F. : Non, je ne crois pas. Malgré
tout le génie d'Asimov et l'indéniable
intérêt intellectuel de ses lois, celles-ci ne sont
pas applicables. Même si l'on voulait les appliquer, on ne
saurait pas comment s'y prendre. Elles sont d'ailleurs
déjà bafouées dès lors que l'on parle
de robotique militaire. Or dans plusieurs pays, c'est
l'armée qui finance en grande partie la recherche
robotique.
(*)
Isaac Asimov inventa dans les
années cinquante les trois lois de la robotique
citées ci-dessous :
- Un robot ne doit pas causer de tort à un humain ou,
restant passif, laisser un humain subir un dommage.
- Un robot doit obéir aux ordres d'un humain, sauf si
l'ordre donné peut conduire à enfreindre la
première loi.
- Un robot doit protéger sa propre existence aussi
longtemps qu'une telle protection n'est pas en contradiction avec
la première et/ou la deuxième loi.
Plus tard, Isaac Asimov ajoutera une loi supplémentaire,
élargissant la portée de la
première :
- Un robot ne doit pas causer de tort à
l'Humanité ou, restant passif, laisser l'humanité
subir un dommage.
-
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